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~Antre de Riku-san~

Samedi 24 avril 2010 à 19:17

Titre : Mort Noyé
Date de création : 3 janvier 2009
Genre : Triste - Pathétiquement amer

Pourquoi ai-je sauté dans ces eaux troubles ? Pourquoi ai-je répondu aux provocations de ces tarés ? La falaise qui surplombe l'océan est un réel coin de solitude. Pourtant, chaque année en été, tous les jeunes se disputent la place pour sauter tour à tour et savoir s'ils allaient survivre. « Augmenter l'adrénaline » qu'ils disaient. Et moi, comme un con, j'ai répondu à leur défi et j'ai sauté.
Le froid m'a pris par surprise, ne m'étant pas échauffé comme à la piscine pour plonger. Mes jambes sont lourdes et engourdies, mes bras sont dans le même état et moi, je fixe droit devant moi en laissant le sel de la mer me piquer affreusement les yeux. Curieusement, je ne me sens pas triste, ni paniqué. Je me laisse couler, lentement mais sûrement, vers le fond. Quelque chose brille, loin devant moi, quelque chose qui s'approche rapidement. Sans chercher à bouger mes membres, je continue de couler. Qui s'inquiètera pour moi ? Certainement pas ces connards qui m'ont provoqué ! Qu'est-ce que je peux être con... Tout ça pour prouver à ce beau gosse superflu de Jimmy que je ne suis pas un trouillard.
Je ferme les yeux. L'envie de respirer me prend et c'est là que j'avale une bonne rasade d'eau salée. Je comprends alors l'étendu du danger et me met à bouger dans tous les sens, sans me rappeler comment on nage pour rejoindre la surface. Je m'enfonce de plus en plus dans les ténèbres. Le noir s'approche dangereusement de moi et mes oreilles se mettent à siffler et à me faire mal.
Je sens quelque chose de rêche me toucher le plat du pied. Essayant toujours vainement de remonter à la surface, j'ouvre les yeux et vois alors, juste en dessous de moi, une longue et grosse masse grise et tachetée de coquillages en guise de motifs. Une baleine ? Je n'arrive pas à réfléchir ; l'eau s'engouffre dans mes poumons et j'étouffe. J'ai mal à la gorge, mal à l'estomac et mes doigts sont totalement gelés. Je referme les yeux agressivement, ouvre la bouche pour hurler mais seules quelques bulles solitaires sortent, s'évaporant vers la surface déjà bien loin. Mes entrailles se révulsent, se contractent, me donnant une nausée indescriptible et brutale. Je vais mourir ici, dans cette eau profonde où j'ai voulu prouver mon courage à cet enfoiré de bad-boy...
La matière rêche se repose sur mes pieds et là, je sens qu'elle pousse vers le haut. Me retrouvant à genoux sur cette peau caillouteuse, je recherche encore en vain de l'air et, finalement, me retrouve aplatit contre l'animal qui me remonte à une vitesse impressionnante vers la surface.
Je crois avoir perdu connaissance pendant un long moment. Lorsque j'ai ouvert les yeux, j'ai aperçu le clan de timbrés en haut de la falaise. Ils regardaient vers moi, tétanisés. Pourquoi me regardaient-ils comme ça ? Je ne le savais pas. Je n'avais qu'une seule envie : sortir de l'eau. Je me redresse sur la bête qui m'a poussé jusqu'à la surface et l'observe.
_Qu... ?
Ce n'est pas une baleine ; un long cou, une gueule semblable à un cheval et un corps aussi souple que celui d'un fauve avec deux énormes nageoires de chaque côté. Au sommet du crâne trône fièrement une corne courbée vers l'arrière qui brille au soleil de l'après-midi. Qu'est donc cette chose ?! Apeuré, je tente de me mettre sur mes pieds mais retombe mollement sur la peau couverte de coquillages et glissante d'algues mouillées. J'ai le tournis et me met alors à vomir des rasades d'eau. Plus haut, les jeunes partent lentement, l'air abattu. Ils s'attendaient à ce que je meure ? Mauvaise nouvelle pour eux, je suis bel et bien vivant.
Au final, la créature marine se met à nager vers la plage, un peu plus loin, et, comme, une tortue, glisse sur le sable à l'aide de ses nageoires avant de s'arrêter et de tourner son long cou vers moi. Ses yeux ambrés me fixent, humides. Malgré la grosse corne aiguisée, cette grosse bête de semble pas méchante.
Je saute de son dos, rate ma chute et me ramasse mollement, tête plongée dans les grains de sable. J'en crache une bonne partie avant de me redresser doucement. Là-bas, un peu plus loin, le groupe de jeunes suit leur chef, Jimmy. Ils avancent lentement, comme s'ils craignaient quelque chose. Bizarrement, ils regardaient en direction de l'eau, et non pas dans ma direction. Ne me voyaient-ils pas ?
La créature émet un son guttural à côté de moi et je la regarde observer avec lassitude le groupe de garçons qui marchent aussi lentement que des morts vivants. Je me mets à pleurer, me sentant totalement inutile et faible. Les doigts crispés sur le sable, je n'ose fermer les poings et je laisse couler mes larmes en pleurnichant comme un gosse. Je me rappelle soudain la douleur fulgurante que j'avais ressentie en me noyant, les gestes désarticulés pour essayer de remonter à la surface.
En fait, je suis mort noyé.
Je suis le seul à voir cette créature et personne ne peut soupçonner un seul instant que je suis en train de pleurer comme un con sur la plage. Jimmy et les autres ne cessent de fixer la mer où, quelques instants plus tôt, j'aurai dû remonter avec fierté pour prouver que j'y étais arrivé.
Je sens une matière visqueuse sur ma joue et ai un mouvement de recul en voyant qu'il s'agit de la tête de cheval de l'animal. Sa corne luisante m'aveugle et j'en pleure encore plus, plus pour la douleur à la rétine que la douleur d'avoir tout perdu par provocation.

Je ne suis pas fier d'avoir accompli ce défi. Perdre la vie pour une chose aussi futile me rend amer et j'ai honte. Même si mes parents ont toujours fait en sorte de m'éviter depuis que je leur ai avoué mon homosexualité, je sais qu'ils vont pleurer. En y repensant, je regrette beaucoup de choses. Et surtout de ne pas leur avoir dit que je les aimais.
Nous vivons beaucoup de choses différentes et similaires à la fois. On passe son temps à réfléchir et à se donner mal au crâne pour de mauvaises raisons. Je me suis toujours demandé si Jimmy pourrait m'aimer un jour. Et alors que je prouvais avec acharnement que je pouvais être son égal, je n'ai pas survécu à l'appel de la Nature. Mon cœur m'a laissé tomber aussi vite qu'il m'avais fait aimé ce type.
Maman, je regrette d'avoir crier que tu n'aurai jamais de petits-enfants.
Papa, je regrette de t'avoir envoyé mon poing à la figure.
Jimmy... je regrette de ne t'avoir rien dit.

Depuis ce jour, j'erre sans but dans l'océan sur le dos de Lucky, cet animal qui est désormais mon seul et unique ami. J'aide les bateaux à rejoindre la côte, je sauve les gens de la noyade, mais personne ne me voit.
On raconte que l'esprit d'un garçon veille sur les baigneurs de l'île, un garçon mort noyé après avoir sauté de la Falaise Ardente – nom donné après ma mort. Certains pêcheurs content aussi qu'un chant mélancolique et grave s'élève de l'océan dès qu'un bateau fait naufrage non loin de là, un chant semblable à celui des baleines. Personne ne saura jamais que Lucky pleure aussi souvent que moi, perdus ensemble dans ce vaste océan de larmes de solitude.

Samedi 24 avril 2010 à 19:20

Titre : Armée
Date de création : 5 avril 2009
Genre : Légion étrangère - Fiction (réalité ?) - Psychologique
Note personnelle : Je tiens à préciser que je n'ai rien contre l'Armée. Mon père fait parti de l'armée de Terre et il ne me viendrait pas à l'idée d'en insulter les soldats. Cependant, je garde un point de vue essentiel : certaines guerres ne sont pas les nôtres.

 

Nous partons au combat, nous chevaliers des temps modernes. Militaires de carrière, nous marchons dans les broussailles, Famas à la main, prêt à tirer sur les ennemis. Nous sommes dans une vraie jungle, nos adversaires sont aussi bien hommes qu'animaux. Le Capitaine se retourne, me dévisage, me souris légèrement. J'ai à peine vingt-trois ans et on m'a envoyé dans cette patrie pour servir mon pays. Finalement, je n'ai pas beaucoup appris de l'armée de terre. Tout ce que je sais, en ce moment même, c'est que nous risquons tous notre vie. Le Capitaine est le seul homme de notre troupe à partager un passé commun avec moi ; c'est mon frère aîné. Toujours un exemple pour moi, je l'ai suivi sur les traces de la légion dès mon obtention du diplôme universitaire où j'étais. Dans ma tête, je n'avais vu que treillis et armes jusqu'au jour où je suis entrée dans l'armée. De bons souvenirs.
La tension était palpable. Tous les hommes étaient en sueur, y compris moi. La seule femme parmi nous restait étrangement calme et assurée. Parfois, je lui jetais quelques coups d'œil, impressionné par son tempérament de feu. Bien que nous sachons où nous allons, nous n'arrivons pas encore à calculer ce qui nous attendait. Des frissons me parcourent le dos dès qu'une goutte de sueur passe, mes mains sont moites, mes rétines me brûlent tellement j'angoisse sur ce terrain qui nous entoure et nous est étranger.
Le Capitaine s'arrête alors, fait un signe de la main, m'ordonne de rester sur place avec deux autres compagnons pour garder les arrières. J'ai toujours admiré le commandement de mon frère. Si on réussit cette mission, il montera certainement en grade. Le Colonel l'apprécie beaucoup, à ce que j'ai remarqué à la caserne.
Trois au même endroit, nous avançons à reculons en gardant le Famas bien en main. Ca transpire l'embuscade... Serait-ce une impression ? Une simple rêverie de ma part ? Qu'est-ce que j'aimerai être en France, chez moi, dans mon lit. Ma femme me manque, mon fils aussi. J'avais été si fier d'entrer dans la légion et maintenant, j'ai peur. Je suis effrayé à l'idée que la mort pourrait me prendre dans la seconde qui suit. Est-ce que mes compagnons ressentent la même chose ? Je ne sais pas. Je n'ai pas envie de voir leur visage.
Concentré sur les sons que l'on entendait, je me crispe soudain en entendant des coups de feu. A côté de moi, de légers gémissements avant que les soldats de ma patrie ne tombent. Apeuré, je me lance directement derrière un arbre et colle mon dos au tronc. Le Famas plaqué contre le torse, je respire lourdement. Quelle galère ! Qu'est-ce que je suis censé faire ? Me jeter dans la gueule du loup et attaquer ? M'enfuir comme un lièvre ? Si je partais, mon frère m'en voudrait... Je prends une profonde inspiration et décide de montrer le bout de mon nez. Une silhouette, là-bas, entre les arbres. Je tire directement et le corps s'effondre. Je me mets à courir vers cet endroit pour voir si j'avais bien touché ma cible et me fige sur place.
Un enfant.
J'ai tué un enfant.
Un enfant armé.
J'imagine mon fils à sa place et sens les larmes monter. Comment pouvait-on utiliser des gamins pour faire la guerre ? C'était ignoble ! Cruel ! Je laisse tomber mon Famas sur le sol et me met à genoux. Je n'ai jamais cru en Dieu et, pourtant, je joins les mains devant moi et me met à prier pour ce gosse à peine plus âgé que le mien. J'étais un simple adolescent que j'ai eu mon enfant. Maintenant père, c'était dur de pouvoir imaginer un fils si jeune partir au combat. Une main se pose sur mon épaule. Mon Capitaine est là, accroupit à côté de moi, et semble désolé.

« La vie est cruelle en ce monde, nous n'y pouvons rien. Aucune pitié n'est tolérée quand on doit gagner. »

Ces mots font mal et me tranche le cœur ainsi que l'estomac. J'ai envie de vomir ma culpabilité. Je n'ai plus envie d'être militaire, plus envie de rester dans ce pays. Tout le poids de la solitude me tombe sur les épaules, mon crâne me fait mal, mes mains tremblent. Pourtant, le Capitaine se redresse et me tend mon Famas. Je veux rentrer chez moi... Je me relève et reprend l'arme, comme un con. Je suis le Capitaine à travers les hautes herbes et m'arrête pour contempler l'étendu des dégâts : un village tout entier, brûlé et assiégé par les hommes de la légion, chacun aide d'autres à porter les corps des paysans morts. Des armes sont éparpillées sur le sol, et des gamins sont pétrifiés dans leur propre sang. Cette horreur me donna la gerbe et je vomis le casse-croûte du matin. Alors c'était ça, la guerre ? On s'en prenait à de simples paysans qui essayaient de se défendre avec des armes données par leur propre armée ?
Je ne suis pas fier d'être un soldat. Je suis encore moins fier d'être un français. Si c'est ça, protéger notre pays, alors je préfère mourir que de tuer. Mon nez coule, je passe mon avant-bras sous mes narines. Mes doigts se crispent, je lâche mon arme et serre les poings tout en redressant la tête vers le ciel.
Et je me mets à crier.
A crier pour m'arracher les amygdales, pour montrer à ma légion que le carnage n'arrange rien, pour leur montrer que je suis contre tout ça. J'ai eu peur pour ma vie, maintenant j'ai peur pour celle des habitants de ce pays. Je deviens dingue. Mon Capitaine essaie de me rassurer avec des paroles incohérentes et je cris de plus belle, m'acharnant à tourner en ronds jusqu'à perdre l'équilibre. Et une fois vidé de mon soûl, on me porte dans la Jeep pour me ramener au campement.

Aujourd'hui, je suis enfermée. On me détient entre quatre murs blancs, dans un centre psychologique qui a pour but de me réintroduire dans le monde normal. Je ne parle plus, je ne regarde plus les gens en face. En fait, depuis deux ans, je mange, je bois, je dors et je vais aux chiottes. On m'a emmené ici parce qu'on me croyait fou, aliéné. Dès qu'on me dit que mon frère me rend visite, je hurle sans prononcer de paroles pour qu'ils sachent tous que je ne veux pas le voir. Je ne veux plus voir personne.
Elle est belle, la France. On nous envoie batailler contre des paysans amaigris et quand on se rend compte du massacre, on nous prend pour des déséquilibrés mentaux. Je hais mon pays. Et je sens que je ne suis pas le seul à le haïr, dans ce monde. Quelque chose me dit que les guerres ne finiront que lorsqu'il n'y aura plus personne pour en créer. Alors je reste là, lisant les nouvelles quand on m'apporte le journal hebdomadaire. Je ne sais pas ce que sont devenus ma femme et mon fils et, pour le coup, je m'en fous. Loin d'eux, je suis sûr de ne pas leur faire de mal. Après avoir vu l'horreur, j'ai peur d'être réellement devenu fou.
Et je suis fier d'être fou.

Samedi 24 avril 2010 à 19:21

Titre : Que les gens aillent se faire foutre
Date de création : 21 août 2009
Genre : Psychologiquement triste

Je ne sais pas comment faire comprendre aux gens qu'il vaut mieux m'éviter, en certaines occasions. J'ai beau le leur répéter, ils le prennent mal et continus à me poser des questions existentielles totalement incohérentes. Ensuite, on se plains de moi, on m'en veux, on renie mon existence, on me fui et on ne cherche même pas à me comprendre.

Que les gens aillent se faire foutre.

Pourquoi devrais-je m'inquiéter pour des personnes sans importance ? Des personnes qui ne méritent même pas mon regard ? Je suis cruel, oui, et fier de l'être. Je suis comme ça. Et vous savez pourquoi ? PARCE QUE ! Il n'y a aucune raison valable. Je pourrais vous dire que c'est parce que je suis né comme ça. Je pourrais vous dire que mon ex m'a rendu comme ça. Ou alors que c'est simplement mon entourage qui m'a rendu comme ça. Je pourrais en sortir, des excuses. Seulement, aucune de convient parfaitement. J'ai grandi dans le silence, dans l'ombre. J'ai observé longtemps et longuement ce qui m'a toujours entouré. Je n'y ai vu que du mauvais et ça m'a suffit pour renier ma propre existence.
Parce que moi, je ne suis pas aussi stupide.

Que les gens aillent se faire foutre.

Trèves de bavardages inutiles. Je me lève de mon lit, balance le drap sur le côté. J'ai très mal dormi, ça se voit. J'ai le regard vide, indifférent, qui me fixe à travers le miroir. Que suis-je en train de devenir ? Je repense une nouvelle fois à mon passé, à ces quelques souvenirs où je riais avec les autres sans me poser de questions. Avec tout ça, j'ai finalement compris qu'il était très facile de s'en prendre psychologiquement à quelqu'un. On commence par mentir, comme tout enfant normalement constitué. A force de mensonges, on en rajoute une couche. Les gens deviennent gentils, aimants... si faibles ! En réalité, je les déteste. Tous. Parce que personne n'est à mon image. Et puisque je ne peux pas créer le Monde, je détruis celui qui ne me correspond pas.
Là, front contre la vitre froide de ma fenêtre, j'observe impassiblement les voitures qui défilent sur la route principale. Je repense à tout ça, je continus de réfléchir à ma vie –à ma mort. Je n'ai du respect pour personne. Pourtant, je ne suis pas aussi cruel que je pourrais le dire. Sinon j'aurai déjà brandi mon couteau contre quelqu'un d'autre que moi-même.
Ma mère m'appelle, en bas. Je ne suis pas descendu de la matinée et c'est déjà l'heure du déjeuner. Je déteste ces repas avec cette conne, son abruti de mari et mon soi-disant grand-frère. Mon père est mort il y a bien des années, c'est peut-être une part de raison pour laquelle je suis devenu ce que je suis. Je tape légèrement la vitre de mon poing puis descend au rez-de-chaussée. Toutes les fenêtres sont ouvertes, laissant rentrer un gros vent qui m'ébouriffe encore plus les cheveux. Le regard de mon demi frère se pose sur moi –c'est le seul à encore oser le faire. Qu'est-ce qu'il veut avec son air tout autant indifférent que le mien ? On n'a jamais parlé ensemble et, pourtant, ça fait presque deux ans que ces deux cons vivent avec ma mère et moi. Je l'ignore, m'installe à ma place habituelle. Aussitôt, ma mère déclare :
« Change de place avec Armand. »
Et en quel honneur ? Ca a toujours été ma place depuis que papa est mort. Elle ne me regarde toujours pas, évite mes yeux. Je me relève, laisse cet intrus prendre ma place. Jamais. Jamais il ne prendra la place de mon père ! Mon poing se serre, mon regard se voile de haine ; je sens au plus profond de mes entrailles que je vais gerber ma rancœur –et surtout tout l'alcool que j'ai ingurgité chez Fred hier soir. Laurent se lève brusquement, me faisant relâcher la pression sous le coup de la surprise. Ses yeux verts me fixent, me jaugent, tentent de lire en moi. Je serre les dents, émet un son grave et tourne le dos à toute la table pour m'enfuir dans la fierté –droit, tête haute, marche lente.

Que les gens aillent se faire foutre.

Encore une fois, je n'ai pas pu crier haut et fort mon désarroi. Je me sens minable, seul, totalement con. Depuis le début, je fais mon irrésistible égoïsme, essayant de chasser ces parfaits Insectes de ma vie, mais ça ne sert à rien. Pire encore ! Laurent vient de m'affronter silencieusement. J'ouvre la porte de ma chambre, la claque d'un coup sec du pied, approche de la fenêtre. Les voitures circulent toujours aussi vite, pressés de rejoindre leur domicile. Pas un seul ne roule à la bonne limitation de vitesse. J'aimerai pouvoir crever leurs roues, les voir crever lentement dans les flammes de leur moteur... C'est à cause d'eux que j'ai perdu mon père !
Mes oreilles bourdonnent, ma tête tambourine. Je me sens vraiment mal. Serait-ce l'alcool de la veille ? Ou la pression du moment ? Je lève mes mains, observe mes paumes si blanches, fronce les sourcils et pense à nouveau. De quoi est donc fait ce monde pour qu'on y attache tant d'importance ? Pourquoi certaines personnes se battent encore au détriment de l'humanité ? J'ai sacrément envie d'apporter une réponse à ces questions qui m'ont paru bien connes jusqu'à aujourd'hui.
Je tourne mon regard vers ma table de nuit. Mon couteau de chasse est là, utilisé il y a à peine deux jours pour me tailler la peau du bras gauche. J'en porte des cicatrices. Et pas mal de personnes m'en ont tenu rigueur. Je leur ai tout de suite dit d'aller se faire foutre. Ils me jugent, m'insultent... puis prennent une paire de ciseaux et font pareils. N'importe quoi.

Que les gens aillent se faire foutre.

Je choppe ma lame, l'observe avec application. Si quelqu'un me verrait en cet instant, il se demanderait si je n'aurai pas volé les yeux d'un aigle. Mon reflet dans le miroir me montre quelqu'un de totalement différent de moi –quelqu'un de sombre, de muet, de réellement atteint mentalement. Je devrais voir un psy'... Cette idée ressort très vite de ma tête. Un psy' ? Est-ce que j'ai une tête à aller voir un psy' ? Je vais me faire interner, c'est tout !
Je repose mon regard sur le couteau que je tiens. La première chose que je fais, c'est de passer le bout de ma langue sur la lame ; d'une part pour lécher mon propre sang séché, d'autre part pour la lubrifier un peu et lui permettre de couper avec plus de facilité. Hop, je la dirige enfin vers mon bras gauche, recommence mon manège à décorer ma peau de traits ouverts où le sang s'écoulait lentement. La douleur et la sensation du liquide qui coule me calment aussitôt. Ca fait du bien ! Un bien fou et inimaginable. Même mon ex, quand il m'a baisé trop fort à m'en déchirer le cul ne m'a pas fait autant d'effet.
Finalement, je termine par une longue et belle balafre tout le long de mon poignet. Profonde, très profonde. Je lâche le couteau, laisse le dos de mes mains se poser sur mon matelas alors que je m'assois et observe le ciel bleu de ma fenêtre. Mon regard se vide, je laisse mes lèvres entrouvertes. Derrière moi, la porte s'ouvre. Je sens une présence dans ma chambre... mais j'ai perdu la force de me tourner. Merde, je crois que j'ai coupé trop profond là...
Laurent se met devant moi. Ses yeux paraissent surpris par le spectacle. Et, aussitôt, il s'agenouille devant moi et observe les dégâts en prenant mon bras meurtris entre ses mains qui me semblent douces et tendres. Je le fixe sans trop comprendre ce qui m'arrive. Il prononce des mots incompréhensibles, me jette des coups d'œil alarmés. Je le vois arracher une bonne partie de mon drap sale, tamponner le tissu sur mes blessures.
Finalement, je sombre dans l'inconscience...

Que les gens aillent se faire foutre, c'est la dernière chose dont j'ai pu penser.

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