0-under-my-skin-0

~Antre de Riku-san~

Samedi 24 avril 2010 à 19:09

A la mémoire de Lady, ma chienne bien-aimée,

Bienvenue sur Under My skin, blog traitant principalement des textes que j'écris. Si vous êtes homophobes, passez votre chemin. Pour les autres, prenez une grande inspiration et préparez vous à entrer dans un Monde peuplé de races légendaires, de vices cachés, de Mort et de Vie. Vous allez rêver, faire des cauchemars, peut-être avoir la nausée et vous sentir flancher. Mais vous continuerez votre périple sur Under My Skin.

Quiconque ouvre les portes de cet Antre maudit n'en ressort jamais indemne.

Bienvenue.

Riku-san

Affilié à 0-under-my-skin-0 Skyblog
Affilié à
0-under-my-skin-0 SpaceBlogs

Samedi 24 avril 2010 à 19:13

Titre : Triste Résolution
Date de création : 17 octobre 2008
Genre : Triste

Putain de puanteur. Les déchets s'amoncelaient depuis des semaines sur le même sol. Notre terrain de jeu était presque enseveli sous les paquets vides de bière, les emballages de nourriture et les restes de certains repas copieux. Une chose était sûre : les chats de gouttière s'en donnaient à cœur joie. Ici, c'est un ancien chantier en construction. Abandonné à la nature, on l'a réquisitionné mes potes et moi. Seulement, alors que la pluie tombait averse et que les éclairs fendaient le ciel, j'étais seul et égaré. Je m'étais posé sous une poutre qui faisait notre quartier général et, mains dans les poches, je repensais avec culpabilité à ce qui m'avait amené ici. Cet endroit était désert depuis bien longtemps. En fait, on n'y jouait plus depuis des années. Nous avions dépassé l'âge des gendarmes et des voleurs depuis plus de dix ans. Nous étions tous au lycée. Du moins, presque tous. J'ai redoublé et deux autres potes aussi. L'un d'eux, d'ailleurs, l'avait fait exprès afin de rester avec nous.
Et Ryan, lui, était à l'université. Enfoiré qu'il était. On s'était tous jurés de revenir aujourd'hui, ici, sur ce chan-tier ! Le dix octobre, treize heures trente. Et j'étais seul. Bizarrement, en me levant ce matin, j'avais été prati-quement sûr que personne ne s'en souviendrait. Alors ça ne m'étonnait pas que, dans ce fouillis puant et cette boue, il n'y avait que moi. Un soupir traversa mes lèvres. Faire une promesse quand on a neuf ans, ça n'a jamais servi à rien. La preuve en ce jour pluvieux. A croire que Dieu, là-haut, est avec moi. Saloperie de Dieu...

Un bruit de pas. Instinctivement, je me redresse, manquant de peu de me prendre cette foutue poutre en ferraille contre le crâne. Un mec en uniforme noir approchait, démarche de riche et parapluie à la main. Franchement, il est trop bien habillé pour traîner dans le coin. J'aime pas ce genre de type, en plus. Ca se la pète parce que ça a du fric. Affligeant et détestable. Mais sa tête me disait vaguement quelque chose... Des cheveux noirs, coupés un peu n'importe comment, des yeux marron... Le genre d'homme qu'on croise tous les jours, quoi. Seulement, lui, il avait quelque chose de spécial. Et alors que je réfléchissais en restant plan-té comme un con au milieu de la boue, il s'arrête devant moi, très proche afin de me mettre sous son para-pluie. Une invention de merde, si vous voulez mon avis. Je préférais nettement être trempé de la tête aux pieds que de me balader avec ce fichu truc en main et me taper la honte.
Il sourit.
Ryan.
L'universitaire.
Putain, il est venu ! Moi qui pensais qu'il était en Angleterre, tranquille, pénard et bien au chaud, voilà qu'il se présente devant moi avec l'air chic et raffiné. D'ailleurs, c'était pas de l'eau de Cologne bon marché que je sentais émaner de lui ? Allez, on s'en fout. Au moins un qui s'était souvenu de notre rendez-vous. Sans ré-fléchir, je lui présente ma main, en espérant ne pas avoir l'air trop gaga. Après toutes ces années, Ryan était devenu beau et élégant. Il ne devait sans doute pas passer inaperçu auprès des filles. A l'époque, il portait des lunettes rondes et était le plus timide de tous. Jamais il n'avait voulu faire un gendarme ou un voleur alors il s'amusait à jouer aux petites voitures pas très loin de nous. Comme quoi le plus petit devient le plus grand...
Il finit par me serrer la main. Se souvient-il de moi ? Oui. Il prononce mon nom avec lenteur et tendresse. Bon sang, depuis quand un mec ne m'avait pas fait autant d'effets ?! Oui, oui, j'suis homosexuel, et alors. Ryan était vraiment devenu canon, ne mâchons pas nos mots. Et je ne pouvais quitter ses prunelles des yeux – elles brillaient comme des milliers d'étoiles. Qu'est-ce que je raconte, moi ? Je suis loin du conte de fées, quand même. Allez, je lui lâche la main et regarde ma montre. Quinze heures. Est-ce que les autres allaient venir ? C'était peu probable. Ils avaient déjà deux heures de retard. A moins que ce ne soit moi qui m'étais fixé une mauvaise heure dans la tête ! Ca m'arrivait souvent, à l'époque. Peut-être que ça n'avait pas changé.

Un ballon de basket entra en collision avec l'arrière de ma tête. AIE ! Le genre de truc qui fait bien mal. Je me retourne et découvre alors les quatre autres potes que j'attendais. Deux étaient au lycée avec moi alors je passais directement aux deux autres. L'un était habillé en sportif. D'ailleurs, c'est lui qui rechercha le bal-lon de basket. Enfoiré... C'était pas la peine de me balancer ta foutue balle dans le crâne ! L'autre, au con-traire, semblait relax. Le genre de mec qui bosse dans l'informatique, quoi. J'avais l'impression d'être le seul à ne pas avoir évolué. Je ne savais pas quoi faire de ma vie, dans quel domaine m'orienter.
Dix-neuf ans, on est con.
Dix-neuf ans, on trace encore l'adolescence.
Dix-neuf ans, on court encore après les filles... Du moins, pour eux, très certainement.
Dix-neuf ans, l'âge où on se pose encore une multitude de questions totalement futiles.
Oui, j'étais arrivé en avance. Thomas, le sportif, me l'a fait remarquer en riant. Au moins, je n'étais pas en retard. On était tous mouillés, sauf Ryan. D'ailleurs il essayait toujours de me couvrir de son stupide para-pluie rouge et blanc – couleurs qui contrastaient sérieusement avec le bleu marine de son uniforme scolaire. Je ne pouvais m'empêcher d'être surpris. A l'époque, personne ne se souciait de personne. Ils jouaient sans se poser de questions. Maintenant, Ryan semblait s'inquiéter pour moi derrière son faux sourire. Bon sang, on en avait du temps à rattraper.
Tout se raconter, dévoiler les premiers pas dans la vie, les relations amoureuses... Je préférais garder mon homosexualité pour moi. Et alors que l'orage s'éloignait à grands pas et que la pluie se calmait, Ryan, assis sur la même poutre que moi pour laisser le parapluie au-dessus de nos têtes, ne répondait que par de va-gues réponses aux questions qu'on lui posait. Que lui était-il donc arrivé pour qu'il soit aussi silencieux et renfermé ? Je ne pouvais pas m'empêcher de me questionner à son sujet. Et lorsqu'une quinte de toux ani-ma ses épaules, l'inquiétude nous ébranla mes potes et moi. Le sang. Du sang coulait de sa bouche.

Nous n'avions pas cherché à comprendre. Nous avions tous le permis et l'avons emmené à l'hôpital en pre-nant deux voitures. C'était moi qui roulais pour l'emmener. Je tenais absolument à garder un œil sur lui pen-dant le trajet. Pour des retrouvailles, c'en étaient. Après dix ans sans nouvelles, Ryan l'universitaire était emmené d'urgence à l'hosto. Les médecins accoururent, ce qui nous fit angoisser encore plus. Mes mains étaient moites, la sueur coulait le long de mes tempes. J'avais la frousse, les pétoches. Voir Ryan dans cet état m'a fait un choc. En salle d'attente, on attendait comme des cons, bougeant sans cesse de place sans réussir à se calmer. Les nerfs étaient à bloc, les cœurs battaient à tout rompre. Dehors, un rayon de soleil traversa les nuages gris et un arc-en-ciel se créa. Les couleurs m'éblouissaient. J'en regrettais l'orage. Je détestais cette lourde atmosphère. Comme si Dieu, dans son humble connerie, avait décidé de sourire en regardant la scène. Il n'y avait rien de marrant ! Mes pas devenaient rapides. Je marchais de long en large, animant encore plus les nerfs de mes compagnons. Finalement, je préférai arrêter cette foutue séance d'angoisse devant la fenêtre. La vitre était froide, contre mon front. J'avais une folle envie de la briser. Un corbeau se posa sur la pelouse, un peu plus loin, et poussa son croassement rauque et maladif. Un mauvais pressentiment enserra mes entrailles. Mon estomac me faisait mal, aussi mal que ces nerfs qui jouaient sous mon crâne. Un hurlement se trouvait dans ma gorge et ne demandait qu'à sortir...
Je n'eu pas le temps de me laisser aller. Un médecin nous convoqua dans le couloir. Son air grave n'inaugurait rien de bon. Mon pressentiment était donc vrai. La chair de mon cou devint raide, des frissons me parcoururent le corps et les larmes emplissaient déjà mon champ de vision. Mon corps tremblait... Je mordis ma lèvre afin de reprendre un peu de contenance. Lorsque le sang s'écoula le long de mon menton et que le médecin s'apprêta à parler, mon cri sortit tout seul, déchirant le pesant silence qui s'était installé dans le couloir. Mains sur les oreilles, je ne voulais rien entendre... J'avais peur. Peur du résultat. Au fond, je connaissais déjà le verdict mais n'arrivais pas à l'assimiler avec la réalité. Quelque chose en moi s'était brisée. Et alors que je reniflais comme un gamin, empoignant mes cheveux avec hargne, l'homme me prit par l'épaule et m'invita à le suivre. Sans cesser mes pleurs qui, pour le moment, n'étaient pas encore fon-dés, il m'entraîna dans la chambre qui gardait, entre ses murs, la tranquillité d'une âme disparue. Mon re-gard se posa sur le torse inerte de Ryan. Il ne respirait plus... Son visage était figé, comme s'il n'était qu'une poupée de cire. Un spectacle que j'aurai préféré éviter, même si j'en avais besoin pour faire mon deuil.

Après dix ans, la vie s'arrêtait nette pour l'un d'entre nous. D'après le médecin, il avait une maladie cardia-que depuis la naissance et pouvait mourir à tout moment. C'était un miracle, d'après lui, qu'il ai vécu aussi longtemps. Mes mains avaient agrippé l'une de Ryan. La peau était froide, sans vie. La douleur me rongeait les entrailles. Dur de se dire que n'importe qui pouvait mourir n'importe quand. Je n'arrivais même plus à pleurer tellement j'avais mal. La Mort devrait être interdite pour ceux qui ne le méritaient pas.

Quelques jours étaient passés. Dès l'aube, mes potes et moi on se retrouvait dans le chantier. En silence, nous avions retiré toutes les merdes qui s'y étaient accumulées. Peut-être qu'on essayait de rendre hom-mage à Ryan. Nous souffrions tous en silence. Pas besoin de mots pour qu'on se comprenne. Dès qu'on s'asseyait, on se collait tous l'un contre l'autre et demeurions silencieux, priant pour que notre ami défunt soit libre et en paix. Au bout du cinquième jour, alors que j'ouvrais à peine les yeux, quelque chose me frap-pa : je n'étais pas seul. Je me suis redressée sur mon lit et posa mon regard sur Ryan... Ryan, l'enfant ti-mide à lunettes qu'il était autrefois. Il souriait dans ma direction, tendant une main vers moi. Est-ce que je rêvais ? Ryan était là, comme s'il n'avait jamais disparu, comme si nous étions restés dans le passé de notre enfance. Ma main toucha la sienne et une immense chaleur parcourue mon corps. Mon poids sembla s'adoucir, mes vêtements étaient devenus trop grands... Et voilà que je marchais aux côtés de Lui en direc-tion d'une lumière lointaine.

Mes parents m'avaient pleuré, ce jour-là. Mon corps avait été trouvé sans vie dans mon lit vers onze heures du matin, poignets ouverts. Mes potes s'étaient présentés à l'enterrement, avaient priés comme des dingues alors qu'ils n'étaient même pas croyants. Une fille était venue sur ma tombe, un bouquet de fleurs à la main, en avouant des sentiments qui me paraissaient bien éphémères, maintenant. D'ailleurs, je ne la connaissais pas. D'autres personnes venaient, chaque jour, vidant leur peine sur le marbre blanc où mon nom était gra-vé.
Moi, j'étais avec Ryan... Et nous avions neuf ans.

Samedi 24 avril 2010 à 19:14

Titre : Il n'était pas là
Date de création : 17 octobre 2008
Genre : Triste

Je suis né le 21 août 1992, en pleine canicule. L'été se montrait sans pitié, disait ma mère encore aujourd'hui. Elle m'a expliqué pas mal de choses concernant ma naissance. Mais jamais l'essentiel... J'ai ouvert les yeux le jour où une vingtaine de personnes ont trouvé la mort par déshy-dratation. Je pleurais, je hurlais comme un malade à la recherche de chaleur. Les médecins ne vou-laient pas me lâcher. D'après ma mère, j'ai connu la mort durant quelques secondes avant de renaître une seconde fois. Jusqu'à aujourd'hui, je n'avais pas compris le sens de ces paroles.
J'ai grandi avec mes parents dans la plus grande discrétion. On vivait dans une grande mai-son, juste à côté de la campagne. Je me souviens des criquets, de leur stupide bruit aigu qui me don-nait toujours mal au crâne. On avait un jardin dont maman prenait toujours soin. Elle adorait les fleurs, et surtout ces rosiers qui grimpaient le long de la façade craquelée du garage. Je n'ai jamais eu le droit d'aller à l'école. En fait, j'ai évolué sans connaître personne d'autre que la famille. D'ailleurs, mon cousin d'un an de plus que moi venait souvent à la maison. Avec lui, j'apprenais l'orthographe, la grammaire, la conjugaison, les mathématiques... Je n'ai jamais su pourquoi c'était imposé. Ces matiè-res m'ennuyaient plus que je n'osais le dire. Je voulais simplement chanter et dessiner, c'était ce qui m'émerveillait le plus. Seulement, je n'avais pas droit à la parole pendant ces cours forcés que nous faisaient les parents. Alors j'envoyais quelques œillades à Davis, qui me comprenait très bien.
Je me souviens d'un jour où je suis sorti de la maison sans dire un mot. Je devais avoir six ou sept ans. J'ai marché droit devant moi en me demandant ce qu'étaient ces tours que je voyais de là où j'étais. Je me suis vite retrouvé en pleine ville, totalement paumé. Certains adultes me regardaient avec intérêt et moi, paniqué comme j'étais, je courrais dans tous les sens pour retrouver mon chemin. Je pleurais, je criais, comme le jour de ma naissance. J'avais la désagréable impression d'être empri-sonné entre des milliers de bâtiments monstrueux et grisâtres, pris au piège de la pollution et des bipèdes rachitiques qui tentaient de m'arrêter. Je me suis alors retrouvé coincé dans une rue sans issus et je m'étais recroquevillé sur moi-même en priant pour qu'on me trouve. Et c'est Davis qui a posé la main sur moi en premier. Je l'ai regardé à travers mes larmes et ai reconnu son sourire bien-veillant et joyeux alors qu'il déclarait avec fierté « je t'ai trouvé ! ».

C'était ce jour-là que j'ai voué une admiration totale pour lui. Davis était devenu une partie de moi-même. Et même si je me suis pris la claque de ma vie par ma mère, il est toujours resté à côté de moi en me tenant fermement la main. Je pense qu'il était comme un grand frère protecteur pour moi. Même si, avec les années, j'avais gagné en fierté et détermination grâce à mon signe astrologique, je me laissais toujours guidé par cette main douce et légèrement râpeuse – un Lion aux ordres d'un Sagittaire.
Lorsque j'ai eu ma première grosse fièvre, accompagnée de filets de sang et d'un cœur entou-ré de nerfs à vif, Davis était là pour veiller sur moi. Il était resté à mon chevet pendant une semaine, sans se nourrir. Bien que je reprenais des forces, il ne bougeait pas de son fauteuil et ne me lâchais la main sous aucun prétexte. D'ailleurs, je crois même que c'était pour cela qu'un broc se trouvait par terre, plein de pisse. Il n'avait jamais quitté ma chambre. A neuf ans à peine, je crois que j'étais com-plètement gaga de ce type, dans le sens où jamais il ne m'a laissé seul une seconde depuis que je m'étais perdu en ville. Depuis cette journée fatidique, d'ailleurs, je n'avais plus osé m'éloigner de la maison.
Quelques temps après cette première crise qui, sur le coup, ne m'avais pas alerté, j'ai re-commencé à étudier avec Davis et les parents. S'il restait avec moi, j'étais capable de tout. Même de faire ce que je n'aimais pas.
C'était lui qui corrigeait mes fautes, qui entourait au stylo rouge les mots qui étaient mal conjugués.
C'était lui qui riait devant une phrase qui ne voulait rien dire.
C'était lui qui m'ébouriffait les cheveux et me demandait de faire de mon mieux.
C'était lui qui me faisait vivre.

Sans Davis, je n'étais plus rien. Pourtant, nous n'étions pas destinés à vivre cloîtrés comme des ani-maux en cage toute notre vie. Alors, un jour, il disparu. Je n'ai plus étudié, je m'étais recroquevillé dans ma chambre à me prendre des gifles de ma mère pour ne pas travailler, je pleurais silencieuse-ment... J'avais simplement mal. Et ma seconde crise était survenue. Davis n'était pas là, j'étais allon-gé sur mon pieu à murmurer des prières incompréhensibles, serrant les poings sans réussir à desser-rer les liens qui coinçaient mon cœur. Je n'arrivais plus à respirer correctement.
Davis.
Davis.
Davis.

Il m'a fallu une semaine et quatre jours pour retrouver la force de me relever. Pourtant, j'étais faible et sans vie. Je n'avais franchement plus aucune raison de marcher et d'avancer vers l'inconnu qu'était le futur. Je détestais le monde et l'ignorait en même temps. Malgré les bleus qui ne s'effaçaient plus de mon corps, malgré cette lame qui s'était enfoncée dans mon cœur, j'ai quitté la maison. Je me suis dit que si je retournais en ville, Davis me retrouvera peut-être.
Et j'y suis allé.
Et je m'y suis perdu.
Et j'ai pleuré.
Et j'ai vomi...


C'est ma mère qui m'a ramassé, moi le pantin totalement désarticulé qui n'avait plus aucune ficelle comme aide. J'étais devenu l'ombre de moi-même, une âme errante qui traversait la maison des centaines de fois par jour à la recherche d'une seule personne. Je construisais un mur en acier renforcé autour de mon être afin d'éviter les gens. Plus personne ne me reconnaissait et je vivais dans ma bulle sans entendre les reproches qu'on me faisait.
Davis.
Davis.
Davis.

Ce prénom ne cessait de hanter mes pensées, mes rêves et même mes cauchemars. C'était le seul mot que je prononçais encore. Plus rien d'autre n'avait d'importance. L'image de Davis âgé de dix ans était gravée dans ma chair et dans mon sang, occupant tout mon cœur meurtri et mon esprit malade.

Aujourd'hui, le 20 août 2008, la veille de mon anniversaire, je suis à l'hôpital. Je vais avoir seize ans. La veille, je m'étais évanoui dans le long couloir froid de la maison. Ma mère m'avait avoué que Davis était mort dans un accident de scooter six ans auparavant. Je n'ai pas voulu la croire et une nouvelle crise m'a submergé. Je suis là, allongé sur un lit douillet aux draps blancs, à fixer les murs blancs. Tout est froid, tout est mort. Mon visage doit être bien pâle pour se souvenir de Davis aussi distinctement.
Je n'ai pas cessé de repenser à toute ma vie, le peu de chemin que j'ai accompli jusqu'ici. Quinze années d'existence sans rencontrer le monde, sans jouir des vacances, sans avoir eu d'amis. La solitude est une chose bien pesante. Ma fierté m'interdisait de pleurer, en ce jour. Dehors, le soleil était déjà bien haut et dardait ses rayons à travers la baie vitrée. Pourtant, la lumière ne parvenait pas à mon esprit. Je ne vois que du noir. La chaleur du jour n'arrange rien à ma froideur intérieure. Je ne suis plus rien.
Quinze ans, âge révolutionnaire de l'adolescence.
Quinze ans, l'envie de ne rien foutre de sa vie.
Quinze ans, pourquoi on vit ?
Quinze ans, sans Toi, est une immensité de larmes.

A mes oreilles parvint le son d'une porte qu'on ouvre et qu'on referme, des bruits de pas et, surtout, l'électrocardiogramme qui semble s'éteindre doucement. Malgré mes yeux grands ouverts, je ne distingue rien. Qui est là ?
Je sens une main sur la mienne. Ce n'est pas Davis...
Je sens une larme rouler sur ma joue. Je pleure...
Je sens mon cœur s'arrêter. Je meurs...


La vie ne m'a pas beaucoup appris. Je n'ai pas eu le temps de grandir comme n'importe quel enfant et, surtout, je n'ai pas eu le temps de connaître les joies de l'existence. J'ai eu peur de profiter de mes jours, peur d'affronter le courroux de mes parents. En fait, en bon Lion qui se respecte, je n'ai été qu'un lâche. Et je n'ai jamais pu dire à Davis à quel point il comptait pour moi. Ses sourires, ses mots, son cœur... Je meurs en espérant le rejoindre, le rencontrer à nouveau et pouvoir connaître le bonheur d'être à nouveau réunis. Finalement, ma maladie, dont j'avais ignoré l'existence jusqu'à maintenant, est une bien belle échappatoire, aujourd'hui.
Je remercie ma mère de m'avoir fait naître.
Je remercie mon père d'avoir invité mon cousin aussi souvent.
Je remercie ma Vie de m'avoir fait rencontrer Davis.

Samedi 24 avril 2010 à 19:16

Titre : Eloignement
Date de création : 3 janvier 2009
Genre : Triste - Goût amer

Encore une journée pourrie qui commence. L'hiver approche, il fait froid, et je me sens horriblement fa-tigué. Pas moyen, en ce moment, de dormir correctement. D'une part parce que les parents n'arrêtent pas leurs petites affaires sexuelles, d'autre part parce que j'ai mon estomac qui bosse tout le temps. L'idée de me planter un couteau dans le ventre m'a traversé l'esprit, j'avoue. Peut-être que cela m'aurait permis d'aller mieux. J'ai une digestion de merde, une santé de merde, et aucun médecin n'a encore réussi à calmer ça.
Bref. Je marche le long du trottoir, sac de cours sur une épaule, fixant le sol. J'aime pas porter mon regard sur les environs. Ca ne change jamais, par ici ; le boulanger ouvre son magasin, la coiffeuse arrive en retard pour son premier rendez-vous, le binoclard de facteur se dirige vers La Poste pour sa matinée de livraison. La routine. Et moi, je vais à l'arrêt de bus du coin. Comme d'hab', il est en avance.
J'entre dans le transport en commun et cherche une place vers les sièges du milieu du car. Au fond, j'aperçois Monsieur Macho de Première qui garde les cinq sièges du fond, assis au milieu. Je hais ce type. Je m'installe, ouvre mon sac et sort mon bouquin. A peine ai-je le temps de lire une ligne qu'un individu se place à côté de moi sans demander la permission. Je lève la tête, regarde l'intrus. C'est qui, lui ? Mec grand, blond aux yeux bleus, carrure athlétique et vêtements décontractés. Il ne daigne même pas poser un œil sur moi. Ouais, encore un qui veut se la péter jusqu'au bout. Je remets mon nez dans mon livre et le bus démarre enfin. En avant pour trois quart d'heure de route, comme chaque matin. Au bout d'un certain moment, j'arrête de lire et regarde par la vitre. Le temps se couvre, les nuages deviennent noirs. Je vais encore me taper une saucée monstre. Quelques gouttes de pluie tambourinent déjà contre la carlingue, j'observe l'eau s'abattre de plus en plus contre la vitre. Mon reflet me renvoie un visage anxieux. J'ai tendance à me sentir mal dans les transports. D'après ces enfoirés de médecins, je commence à avoir une santé fragile. Qu'est-ce que ça peut me faire ?
Un autre visage se reflète. J'avais oublié que je n'étais pas seul. Le blond observe aussi l'extérieur, imperturba-ble. Sans m'en rendre compte, je l'ai scruté à travers la vitre pendant plusieurs secondes avant de me sentir tota-lement con et de baisser la tête sur mon bouquin. Ce type devait me prendre pour un barjot mais qu'importe. Je me concentre sur l'histoire que je suis en train de lire. Encore quelques pages avant la fin et tout se transforme en drame. Exaspérant le fait que toutes les histoires homosexuelles se finissent mal ! Je me redresse, prend une profonde inspiration et remarque alors que mon voisin a les yeux rivés sur le livre. Aussitôt, mouvement méfiant et irrationnel, je cache les pages avec mon bras. Il le remarque, nos regards se croisent. Il a franchement de beaux yeux, ce mec ! Autre chose me frappe : ses lèvres s'étirent en un léger sourire. Vraiment charmant, y a pas à dire. Je me décrispe lentement, sans cesser de le fixer. Bizarrement, il m'inspire confiance. Dur de se mettre ça dans le crâne alors que j'ai toujours été seul. A part Internet à la maison, les tchats en ligne, je n'ai aucune rela-tion amicale. Et surtout pas dans le bled paumé où j'habite... Il m'adresse alors la parole d'une voix grave et avec un accent un peu américain :
« Pardon de t'avoir dérangé dans ta lecture. »
Ce type ne venait pas d'ici, ça ne faisait aucun doute. Personne ne m'adressait la parole, à part pour m'insulter ; le snob, le rat de bibliothèque... Je n'ai franchement pas la réputation d'être un grand bavard. J'ose cependant ouvrir ma bouche, la voix légèrement rauque et timide, rougissant certainement des pommettes :
« C'est pas grave. Je m'arrête là, de toute façon. »
Je range mon bouquin. L'arrêt du bus n'est plus très loin. La gare, c'était là le terminus. Je regarde à nouveau par la vitre. Les gens courent dans tous les sens, certaines filles essayent de garder leur cartable sur la tête pour éviter de mouiller leurs cheveux. La pluie était devenue forte, une vraie tempête. Le vent s'affolait, les arbres ne sa-vaient plus où donner de la tête. Le car s'arrête à son emplacement habituel, le Beau Gosse se lève et me laisse passer, ce qui fait inévitablement grogner les Emmerdeurs de Service du fond. Pris de court, gêné, je passe et sort rapidement. Par où aller ? La vue devenait de plus en plus réduite. Un brouillard s'était abattu dans le coin. Tu parles d'une météo... Hier, à la télé', ils disaient qu'on aurait du soleil toute la journée, mon œil ! Restant sur place pour essayer de retrouver mes repaires, les élèves me bousculent pour chercher un abri. Un parapluie ou-vert et cassé passe devant mes jambes, emporté par le vent. Je sens alors une main attraper la mienne et je suis tiré vers l'avant. Je suis des yeux le bras qui me tient, remarque un blouson en cuir avec une tête de mort dans le dos, une carrure d'athlète et un jean délavé ; des cheveux blonds, trempés et coupés au bol. Sans me soucier d'où j'allais, je me suis laissé entraîner. D'un coup, tout s'éclaira et j'étais au sec, dans le hall de la gare. Plus d'une cinquantaine de personnes étaient venues chercher refuge ici et cela me donna la nausée. Je ne supporte pas la proximité avec les gens. Je tremble de froid, je sens des gouttes d'eau rouler le long de mon dos. Le blond m'a lâché la main, a passé un bras autour de mes épaules. Je lève les yeux vers son visage. Il me sourit légèrement, sûr de lui, et se met à marcher vers le petit bar déjà bien remplit de visiteurs aussi trempé que moi. Je le suis, ne voulant absolument pas quitter son étreinte. Il sort son porte feuille de la poche arrière de son pantalon et tend un billet au serveur pour commander un chocolat chaud. Pourquoi je n'arrive pas à être anxieux en sa présence ? Ses yeux bleus se posent à nouveau sur moi, comme s'il me connaissait. De sa main libre, il prend la tasse de chocolat chaud et me la passe tranquillement, se penchant vers moi pour venir me parler à l'oreille, évitant le brouhaha incessant des autres :
« Je t'ai trouvé, Epine de Sang. »
Je n'en revenais pas. Ce type venait d'utiliser mon pseudo le plus courant sur le net ! Mes yeux s'écarquillent, mes lèvres s'entrouvrent et je n'ose dire un mot. Réflexe totalement bidon de ma part : je penche la tête sur le côté, tel un chat, interrogatif. Cela fait sourire un peu plus l'Ange Blond qui me fait alors face et retire son bras de mes épaules. Ses mains se posent sur les miennes alors que je tente de ne pas lâcher la tasse chaude.
« Après trois ans de correspondance, je n'ai pu m'empêcher de venir te voir. »
Trois ans de correspondance ? Ca s'éclaircissait un peu. Je n'avais qu'une toute petite poignée de contacts qui date de plus d'une année. Cependant, je n'arrive pas à mettre un nom sur lui. Blond aux yeux bleus... Cette description ne me rappelle rien.
Il m'attire hors du bistrot, revenant dans le hall bondé de monde pour essayer de trouver une place où s'asseoir. Là-bas, près des portes automatiques, un petit emplacement nous attendait. On s'y installa, mouillant le sol sur notre passage, et, cul par terre, on s'est adossé au mur. Tout se bousculait dans ma tête et je n'arrivais toujours pas à trouver des réponses à mes questions. J'ose porter la tasse à mes lèvres, prenant une bonne gorgée de li-quide chaud dans ma bouche. Ca faisait un bien fou. Et le sucré était ce qu'il me fallait. Je sentais une migraine s'installer dans mon crâne, quelque chose commençait à m'enserrer les entrailles. Les paroles des médecins les plus formels me revinrent en mémoire « vous avez une santé de plus en plus fragile ». Ouais, on s'en moque. Le blond passe un bras autour de mes épaules, frictionnant mon bras de sa main pour essayer de me réchauffer. Voyant que je n'avais aucune réaction, il reprend la parole :
« Je suis Riku-san, l'anglais francophone. »
Ca me revenait enfin. Mike, de son vrai prénom. Enfin, j'ose me détendre et laisse ma tête rouler vers son épaule. Je ferme les paupières, souriant légèrement, me collant le plus possible contre son corps svelte et chaud. Mike était là, venu d'Angleterre exprès pour moi.

Me serais-je endormi ? Je me sens étrangement faible et léger. En tout cas, il fait bon. J'ouvre les yeux... Tout est blanc, c'est ce qui m'a permis de voir la présence de Mike grâce à son blouson noir. D'abord, la vue était un peu floue. Peu à peu, je me suis habitué à la lumière. Ma vision m'a surpris. Je voyais les choses du plafond, et non pas du lit où mon corps était allongé. Mike tient ma main entre les siennes et garde la tête bais-sée. Je lève mon bras, regarde ma main transparente pour me rendre compte que je ne sentais pas sa chaleur. Mon corps était inerte, les machines électroniques ne fonctionnaient plus. La porte de la chambre s'ouvre, un médecin entre. Et alors, je remarque deux choses : on me recouvre entièrement du drap blanc, et Mike est en train de pleurer.
Je me mets à hurler comme un malade, entendant les échos de ma voix, me tournant et retournant sur moi-même en essayant de chasser ces images de ma tête. J'essaie de quitter le plafond pour approcher Mike mais impossi-ble. C'est comme si j'étais enchaîné contre le mur.
J'observe les va et vient des infirmières qui prient mon visiteur de partir, mes parents, dans l'entrée, qui n'osent passer le pas de la porte. Aujourd'hui, journée maussade. Je me suis réveillée deux fois : une fois dans mon lit, une fois contre le plafond de l'hôpital. La pluie s'était calmée mais tombait encore, le ciel se chargeait de blanc et annonçait l'arrivée imminente de l'hiver. Normalement, j'aurai dû fêter ma vingtième année le 10 décembre. Le Destin en a choisi autrement. Je pleure ma propre mort, sans pouvoir toucher une dernière fois Riku-san, dont j'avais appris à aimer la chaleur.
J'ai beau être triste, aucune douleur ne vient me lancer dans mon corps.
Je flotte, je vole et je ne respire pas.
Je suis mort.
Et je n'arrive pas à quitter le monde des vivants.

Samedi 24 avril 2010 à 19:17

Titre : Mort Noyé
Date de création : 3 janvier 2009
Genre : Triste - Pathétiquement amer

Pourquoi ai-je sauté dans ces eaux troubles ? Pourquoi ai-je répondu aux provocations de ces tarés ? La falaise qui surplombe l'océan est un réel coin de solitude. Pourtant, chaque année en été, tous les jeunes se disputent la place pour sauter tour à tour et savoir s'ils allaient survivre. « Augmenter l'adrénaline » qu'ils disaient. Et moi, comme un con, j'ai répondu à leur défi et j'ai sauté.
Le froid m'a pris par surprise, ne m'étant pas échauffé comme à la piscine pour plonger. Mes jambes sont lourdes et engourdies, mes bras sont dans le même état et moi, je fixe droit devant moi en laissant le sel de la mer me piquer affreusement les yeux. Curieusement, je ne me sens pas triste, ni paniqué. Je me laisse couler, lentement mais sûrement, vers le fond. Quelque chose brille, loin devant moi, quelque chose qui s'approche rapidement. Sans chercher à bouger mes membres, je continue de couler. Qui s'inquiètera pour moi ? Certainement pas ces connards qui m'ont provoqué ! Qu'est-ce que je peux être con... Tout ça pour prouver à ce beau gosse superflu de Jimmy que je ne suis pas un trouillard.
Je ferme les yeux. L'envie de respirer me prend et c'est là que j'avale une bonne rasade d'eau salée. Je comprends alors l'étendu du danger et me met à bouger dans tous les sens, sans me rappeler comment on nage pour rejoindre la surface. Je m'enfonce de plus en plus dans les ténèbres. Le noir s'approche dangereusement de moi et mes oreilles se mettent à siffler et à me faire mal.
Je sens quelque chose de rêche me toucher le plat du pied. Essayant toujours vainement de remonter à la surface, j'ouvre les yeux et vois alors, juste en dessous de moi, une longue et grosse masse grise et tachetée de coquillages en guise de motifs. Une baleine ? Je n'arrive pas à réfléchir ; l'eau s'engouffre dans mes poumons et j'étouffe. J'ai mal à la gorge, mal à l'estomac et mes doigts sont totalement gelés. Je referme les yeux agressivement, ouvre la bouche pour hurler mais seules quelques bulles solitaires sortent, s'évaporant vers la surface déjà bien loin. Mes entrailles se révulsent, se contractent, me donnant une nausée indescriptible et brutale. Je vais mourir ici, dans cette eau profonde où j'ai voulu prouver mon courage à cet enfoiré de bad-boy...
La matière rêche se repose sur mes pieds et là, je sens qu'elle pousse vers le haut. Me retrouvant à genoux sur cette peau caillouteuse, je recherche encore en vain de l'air et, finalement, me retrouve aplatit contre l'animal qui me remonte à une vitesse impressionnante vers la surface.
Je crois avoir perdu connaissance pendant un long moment. Lorsque j'ai ouvert les yeux, j'ai aperçu le clan de timbrés en haut de la falaise. Ils regardaient vers moi, tétanisés. Pourquoi me regardaient-ils comme ça ? Je ne le savais pas. Je n'avais qu'une seule envie : sortir de l'eau. Je me redresse sur la bête qui m'a poussé jusqu'à la surface et l'observe.
_Qu... ?
Ce n'est pas une baleine ; un long cou, une gueule semblable à un cheval et un corps aussi souple que celui d'un fauve avec deux énormes nageoires de chaque côté. Au sommet du crâne trône fièrement une corne courbée vers l'arrière qui brille au soleil de l'après-midi. Qu'est donc cette chose ?! Apeuré, je tente de me mettre sur mes pieds mais retombe mollement sur la peau couverte de coquillages et glissante d'algues mouillées. J'ai le tournis et me met alors à vomir des rasades d'eau. Plus haut, les jeunes partent lentement, l'air abattu. Ils s'attendaient à ce que je meure ? Mauvaise nouvelle pour eux, je suis bel et bien vivant.
Au final, la créature marine se met à nager vers la plage, un peu plus loin, et, comme, une tortue, glisse sur le sable à l'aide de ses nageoires avant de s'arrêter et de tourner son long cou vers moi. Ses yeux ambrés me fixent, humides. Malgré la grosse corne aiguisée, cette grosse bête de semble pas méchante.
Je saute de son dos, rate ma chute et me ramasse mollement, tête plongée dans les grains de sable. J'en crache une bonne partie avant de me redresser doucement. Là-bas, un peu plus loin, le groupe de jeunes suit leur chef, Jimmy. Ils avancent lentement, comme s'ils craignaient quelque chose. Bizarrement, ils regardaient en direction de l'eau, et non pas dans ma direction. Ne me voyaient-ils pas ?
La créature émet un son guttural à côté de moi et je la regarde observer avec lassitude le groupe de garçons qui marchent aussi lentement que des morts vivants. Je me mets à pleurer, me sentant totalement inutile et faible. Les doigts crispés sur le sable, je n'ose fermer les poings et je laisse couler mes larmes en pleurnichant comme un gosse. Je me rappelle soudain la douleur fulgurante que j'avais ressentie en me noyant, les gestes désarticulés pour essayer de remonter à la surface.
En fait, je suis mort noyé.
Je suis le seul à voir cette créature et personne ne peut soupçonner un seul instant que je suis en train de pleurer comme un con sur la plage. Jimmy et les autres ne cessent de fixer la mer où, quelques instants plus tôt, j'aurai dû remonter avec fierté pour prouver que j'y étais arrivé.
Je sens une matière visqueuse sur ma joue et ai un mouvement de recul en voyant qu'il s'agit de la tête de cheval de l'animal. Sa corne luisante m'aveugle et j'en pleure encore plus, plus pour la douleur à la rétine que la douleur d'avoir tout perdu par provocation.

Je ne suis pas fier d'avoir accompli ce défi. Perdre la vie pour une chose aussi futile me rend amer et j'ai honte. Même si mes parents ont toujours fait en sorte de m'éviter depuis que je leur ai avoué mon homosexualité, je sais qu'ils vont pleurer. En y repensant, je regrette beaucoup de choses. Et surtout de ne pas leur avoir dit que je les aimais.
Nous vivons beaucoup de choses différentes et similaires à la fois. On passe son temps à réfléchir et à se donner mal au crâne pour de mauvaises raisons. Je me suis toujours demandé si Jimmy pourrait m'aimer un jour. Et alors que je prouvais avec acharnement que je pouvais être son égal, je n'ai pas survécu à l'appel de la Nature. Mon cœur m'a laissé tomber aussi vite qu'il m'avais fait aimé ce type.
Maman, je regrette d'avoir crier que tu n'aurai jamais de petits-enfants.
Papa, je regrette de t'avoir envoyé mon poing à la figure.
Jimmy... je regrette de ne t'avoir rien dit.

Depuis ce jour, j'erre sans but dans l'océan sur le dos de Lucky, cet animal qui est désormais mon seul et unique ami. J'aide les bateaux à rejoindre la côte, je sauve les gens de la noyade, mais personne ne me voit.
On raconte que l'esprit d'un garçon veille sur les baigneurs de l'île, un garçon mort noyé après avoir sauté de la Falaise Ardente – nom donné après ma mort. Certains pêcheurs content aussi qu'un chant mélancolique et grave s'élève de l'océan dès qu'un bateau fait naufrage non loin de là, un chant semblable à celui des baleines. Personne ne saura jamais que Lucky pleure aussi souvent que moi, perdus ensemble dans ce vaste océan de larmes de solitude.

<< Page précédente | 1 | 2 | 3 | Page suivante >>

Créer un podcast